Christopher Caldwell : « L’Amérique oubliée a décidé qu’elle ne pouvait plus faire confiance à Trump »

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« En Amérique, le « populisme » de droite et le « socialisme » de gauche apparaissent parfois comme deux mots différents pour critiquer les inégalités, et les électeurs américains peuvent facilement être convaincus par l’un comme par l’autre. »
« En Amérique, le « populisme » de droite et le « socialisme » de gauche apparaissent parfois comme deux mots différents pour critiquer les inégalités, et les électeurs américains peuvent facilement être convaincus par l’un comme par l’autre. » Jeenah Moon / REUTERS

ENTRETIEN - Pour le journaliste américain, les élections de mi-mandats, qui ont permis aux démocrates de l’emporter même dans des États traditionnellement acquis à Donald Trump, montrent moins un basculement des électeurs blancs et ruraux qu’un vote protestataire contre le bilan du président.

Christopher Caldwell est un journaliste américain, éditeur à la Claremont Review of Books, contributeur au New York Times et membre du comité de rédaction de la revue Commentaire. Ancien éditeur au Weekly Standard et chroniqueur au Financial Times, il a notamment publié Une révolution sous nos yeux et le best-seller The Age of Entitlement : America since the Sixties.

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LE FIGARO. – Comment interpréter le raz-de-marée démocrate lors des midterms ? Les bonnes performances de candidats démocrates ayant placé le socialisme économique au cœur de leur programme signent-elles un retour de la pensée socialiste outre-Atlantique ? 

Christopher CALDWELL. – Des choses tout aussi étonnantes se sont produites dans la nuit de mardi à mercredi. Sept, peut-être huit, des sénateurs nouvellement élus viennent d’États que Trump a remportés trois fois. L’Amérique oubliée a décidé qu’elle ne pouvait pas faire confiance à Trump pour défendre ses intérêts. Cela ne signifie pas nécessairement que les démocrates ont conquis durablement les électeurs blancs et ruraux des républicains. Comme les élections européennes dans les pays d’Europe, les élections de mi-mandat aux États-Unis favorisent le vote protestataire. Le bilan de Trump était le seul sujet du scrutin, et il se trouve que les Américains en sont presque au désespoir. Il a plongé le pays dans la guerre en Iran, sans fournir de justification, et la hausse des prix de l’essence et du gazole que cette guerre a provoquée a pénalisé les Américains les plus modestes, en particulier les propres électeurs de Trump. Il a aussi présidé l’administration la plus corrompue de l’histoire de la République américaine, qui a désormais un quart de millénaire.

En quoi la victoire de Zohran Mamdani à New York, qui a placé la question des inégalités économiques au centre de sa campagne, a-t-elle marqué un tournant pour la gauche américaine ?

Zohran Mamdani est peut-être le dirigeant de gauche le plus doué de sa génération. Il ne pourra jamais devenir président, car il est né en Ouganda, et la Constitution réserve cette fonction aux citoyens nés aux États-Unis. Son plus grand talent, dirais-je, est sa compréhension sociologique de la classe ouvrière telle qu’elle existe réellement. Donald Trump et Joe Biden partageaient une vision pittoresque et mythologique d’une main-d’œuvre syndiquée structurée autour de la fabrication industrielle de voitures, d’avions, d’appareils électroménagers et d’armes. Mamdani, fin connaisseur de l’histoire du progressisme du début du XXe siècle, a bâti une machine politique ouvrière du XXIe siècle autour des baristas, des livreurs, des vendeurs et des agents de sécurité.

Une grande part du mérite de cette innovation revient aux DSA (NDLR, Democratic socialists of America (DSA), le plus gros mouvement socialiste outre-Atlantique). Certes, ils sont de gauche, mais à l’heure d’internet, ils créent du lien communautaire. Pour eux, la communauté est l’essence même de la politique. Ainsi, ils apportent des repas aux pauvres lors des coupures de courant, organisent des soirées pour jeunes célibataires le week-end, font inlassablement du porte-à-porte pour les candidats auxquels ils croient… et les gens y voient une meilleure façon de vivre. Beaucoup d’électeurs de Mamdani ne sont pas socialistes : ils le soutiennent parce qu’ils sont attirés par cette approche communautaire de la politique. Il est vrai néanmoins que le socialisme compte énormément pour les DSA. Ils ne transigent pas sur ce point et retireront sans pitié leur soutien, même à des amis de longue date, s’ils estiment être tenus pour acquis.

Les démocrates doivent être prudents, car deux ans suffisent amplement pour perdre leur popularité, et ils n’auront plus le repoussoir Donald Trump pour venir à leur secours.

La démocrate Joanna Mendoza, qui l’a emporté dans l’Arizona, a supprimé plusieurs publications sur les réseaux sociaux sur le racisme systémique, la police et les droits LGBTQ+, pour recentrer sa campagne sur le pouvoir d’achat et la défense des prestations sociales. Ce type de discours vise-t-il aussi à séduire l’électorat trumpiste ?

Les démocrates ont sagement choisi de se concentrer exclusivement sur Trump, sans débattre de l’intégralité de leur programme. Mais ils devront présenter une forme de vision positive lors de la présidentielle dans deux ans. S’ils ne parviennent pas à purger leurs rangs de la radicalité woke, ils pourraient redevenir aussi impopulaires qu’en 2024. Certains démocrates ont commencé à réexaminer l’attachement du parti au wokisme : Marcy Kaptur, élue de l’Ohio, a annoncé cette année qu’elle s’opposait à ce que des hommes participent aux compétitions sportives féminines. Mais un tel revirement est rare, et Kaptur a irrité une grande partie de la direction du parti. Les démocrates doivent être prudents, car deux ans suffisent amplement pour perdre leur popularité, et ils n’auront plus le repoussoir Donald Trump pour venir à leur secours.

Les démocrates ont réellement changé d’avis sur les droits des minorités, les questions de genre, ou n’en font-ils simplement plus un levier central de leur communication publique ?

C’est plutôt la seconde hypothèse. Le programme économique vient en réalité s’ajouter à la politique raciale et de genre d’il y a dix ans, il ne la remplace pas. Pour Mamdani, cela a beaucoup de sens. Dans les villes américaines comme dans les villes françaises, la main-d’œuvre des emplois les moins qualifiés est largement composée de migrants et de leurs enfants, devenus de jeunes adultes. En parlant de classes sociales, on glisse donc facilement vers l’identité, puis on glisse vers les jeunes générations. Très consciemment, Mamdani se veut le candidat des migrants de deuxième génération. Cette stratégie est d’une certaine manière celle de Jean-Luc Mélenchon, et il s’en est peut-être même inspiré. Dans cette perspective, faut noter que la question de Gaza est devenue, pour la première fois, un enjeu majeur d’une élection nationale américaine.

Peter Thiel a expliqué la victoire de Mamdani en affirmant que « le capitalisme a cessé de fonctionner pour les jeunes ». L’aggravation de la crise du logement dans les grandes métropoles, bastions démocrates, et la question de la dette étudiante ont-elles contribué à ramener les questions économiques au premier plan ?

La dette étudiante est très importante. Mais, d’une certaine façon, c’est le problème d’hier. Les gens continuent de s’endetter, certes, mais le mal a été fait il y a dix, quinze, vingt ans. Aujourd’hui, les frais de scolarité universitaires ont atteint un niveau tel que seuls les ultra-riches et les bénéficiaires de subventions publiques peuvent s’offrir des études supérieures. Mamdani a des projets pour étendre et démocratiser l’enseignement universitaire. Ils sont imprudents. Même avant l’essor de l’intelligence artificielle, qui érode la valeur marchande des diplômes professionnels, l’enseignement universitaire était déjà un produit que l’Amérique surproduisait.

En ce qui concerne la question du logement, les États-Unis, dont le secteur de la construction est relativement peu réglementé, ne connaissent pas les mêmes pénuries de logements que les pays européens à forte immigration comme l’Angleterre, l’Irlande, l’Espagne ou l’Allemagne. Mais New York a fini par connaître un problème similaire à l’échelle locale. Les migrants arrivés sous la présidence de Joe Biden, à l’époque des frontières quasi ouvertes, se sont installés dans le sud des États-Unis, notamment au Texas et en Floride. Les gouverneurs républicains de ces États ont subventionné leur réinstallation à New York et dans d’autres villes progressistes. Il en résulte une surpopulation et des loyers élevés. Le Covid a accéléré cette tendance. De nombreux New-Yorkais aisés ont fait de la campagne leur résidence principale et n’utilisent plus leur ancien appartement que comme pied-à-terre. En réponse, l’équipe de Mamdani a proposé de taxer ces logements.

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