TRY AND EXECUTE TRAITOR HUANG!
Relation étroite avec une espionne chinoise, soupçon de contrebande… La rocambolesque affaire qui embarrasse Nvidia

RÉCIT - Les liens entre Jensen Huang et une dirigeante soupçonnée de travailler pour le renseignement chinois inquiètent. L’affaire met à l’épreuve les contrôles de Nvidia sur l’exportation de ses puces et la stratégie américaine pour contenir les ambitions de Pékin dans l’IA.
Jensen Huang et Alice Huang partagent un même patronyme et une relation d’affaires. Mais leurs échanges ont-ils pu permettre à Pékin de mettre la main sur des renseignements sensibles ? La question obsède depuis de longs mois les services de renseignement américains. Cofondateur et PDG de Nvidia, le premier occupe une place centrale dans le développement de l’intelligence artificielle depuis 2022. Les puces à GPU conçues dans les locaux californiens du groupe à San Jose constituent la base de l’infrastructure colossale déployée à travers le monde pour alimenter l’IA.
Secret industriel parmi les mieux gardés des États-Unis, le design de ces composants est une prouesse de recherche et développement qui explique une grande partie de l’avance des États-Unis face à la Chine dans l’essor de la technologie. C’est la raison pour laquelle dès 2022, sous l’administration Biden, Washington avait entrepris de priver Pékin de l’accès à ces composants, interdisant leur livraison dans l’Empire du milieu tout du moins en ce qui concerne les plus critiques d’entre eux. En réaction à cet embargo, s’est développée dans le pays et chez ses voisins toute une économie souterraine visant à contourner les sanctions américaines pour acquérir ces puces.
C’est dans ce paysage que la personnalité d’Alice Huang, suspectée par les autorités américaines d’être une informatrice à la solde de Pékin, fait son apparition. En octobre 2025, le New York Times consacrait une enquête sur le profil de cette cadre chinoise alors dans le viseur de l’administration. A priori ancienne journaliste de télévision, banquière d’affaires travaillant dans un fonds soutenu par des investisseurs publics chinois, elle est devenue en 2023 l’une des principales dirigeantes de Megaspeed, un opérateur de centre de données basé à Singapour mais ancienne filiale d’un groupe chinois de la tech 7Road. C’est au titre de ces nouvelles fonctions que la dirigeante a rencontré Jensen Huang. En juin 2024, les deux dirigeants sont photographiés après minuit dans un bar de Taïwan, avec d’autres cadres du groupe américain.
L’enquête des autorités américaines
Quelques semaines après cette rencontre, Megaspeed reçoit plusieurs dizaines de millions de dollars de puces Nvidia de dernière génération via une filiale opérationnelle basée en Malaisie. Et les commandes s’enchaînent, à tel point que la société passe pour plus de deux milliards de dollars d’achats de composants en l’espace de neuf mois. Ce rythme alerte les autorités américaines, qui découvrent rapidement et non sans inquiétude que l’essentiel des premières commandes a été passé par la filiale américaine du groupe chinois Inspur, sanctionné pour avoir tenté de construire des supercalculateurs militaires avec des puces Nvidia.
Le Bureau of Industry and Security (BIS), qui veille à l’application des restrictions à l’exportation, sait également que la Malaisie ou Singapour sont régulièrement utilisés par la Chine pour contourner les sanctions américaines en matière d’IA. Les contrebandiers s’en servent comme pays de transit pour faire atterrir les composants américains avant de les retransférer vers la Chine. Plusieurs «néoclouds» - des sociétés qui achètent des puces pour ensuite revendre leur puissance de calcul - se sont également implantés sur place en créant des infrastructures importantes pour ensuite louer la puissance informatique des puces aux sociétés chinoises de la tech. Une pratique a priori légale, mais que Washington dit surveiller de près.
Les enquêteurs américains examinent ces deux hypothèses, notamment celle d’une réexportation illégale. Les envoyés de l’administration américaine en Malaisie ont notamment été surpris fin 2024 de voir que les puces commandées plusieurs mois auparavant par Megaspeed étaient encore dans leurs cartons d’emballage. Fin 2024, une enquête est ouverte par les États-Unis, également pour déterminer les liens potentiels de la société avec la Chine. Les autorités de Singapour lancent leurs propres investigations sans toutefois réussir à prouver tout trafic clandestin.
Failles dans les vérifications de Nvidia
Nvidia, dont le PDG est fondamentalement opposé à tout embargo contre ses produits et qui a pris pour habitude de relativiser l’ampleur de la contrebande de puces en Asie du Sud-Est, ne trouve rien à redire sur les commandes passées par Megaspeed. Depuis la mise en place des contrôles à l’export, le géant des puces est chargé de mener ses propres enquêtes sur la probité de ses clients, parfois même de vérifier sur le terrain si les composants achetés sont bien utilisés par ces derniers. Mais Bloomberg révèle fin 2025 que les audits de Nvidia ont un sacré trou dans la raquette : la société basée à Singapour a importé 50.000 puces de plus que lors des premiers comptages du fabricant dans la poignée de centres de données où elle est présente.
Nvidia assure au média américain avoir depuis procédé à des vérifications supplémentaires, sans déceler d’indice de contrebande. Mais plusieurs révélations sur d’autres détournements de ses puces alimentent les doutes sur sa capacité à en contrôler la destination. En juillet, l’affaire Supermicro a ainsi révélé qu’un dirigeant et deux salariés de ce groupe américain avaient réussi à expédier 2,5 milliards de dollars de serveurs avec des technologies Nvidia vers la Chine en 2024 et 2025. L’enquête des autorités américaines ou asiatiques n’a pas permis de prouver de tels agissements s’agissant de Megaspeed, mais elle a quand même été transmise au ministère de la Justice américain.
Si le gouvernement américain estimait qu’une personne représente une menace pour l’industrie américaine, il nous en informerait
Un porte-parole de Nvidia
Elle a aussi permis de tirer le fil sur le profil de l’ex-visage public de la société, Alice Huang, avec des conclusions alarmantes. Au fil des mois, l’administration américaine s’est forgé la conviction qu’elle était un agent des services de renseignement chinois. Mais également qu’elle avait noué une relation étroite - sans que l’on en connaisse la nature - avec le PDG de Nvidia. Ce qui inquiète les renseignements américains, c’est évidemment l’accès du dirigeant à des informations commerciales et technologiques stratégiques, mais aussi aux discussions de Washington sur l’accès de la Chine aux puces américaines. À ce stade, rien ne permet de dire que des informations à caractère sensible ont été transmises. « Les échanges de Jensen avec Mme Huang n’ont rien d’inhabituel ni d’inattendu », expliquait un porte-parole de Nvidia en réponse à une enquête du New York Times ajoutant que les clients comme Megaspeed ne recevaient jamais d’informations « importantes du point de vue de la sécurité nationale». «Si le gouvernement américain estimait qu’une personne représente une menace pour l’industrie américaine, il nous en informerait», ajoute ce même porte-parole.
Des allégations sans fondement selon la Chine
La Chine de son côté, a rapidement balayé le « narratif d’espionnage chinois», évoquant des allégations sans fondements. Grave, le sujet s’est néanmoins invité à l’agenda de la prise de parole de Donald Trump depuis sa résidence de Mar-a-Lago en Floride le week-end dernier. Interrogé sur sa confiance envers le dirigeant de Nvidia, il a assuré : « J’aimerais pouvoir répondre oui. Enfin, à moins que nous ne découvrions des éléments contraires», avant d’expliquer « Je ne suis pas au courant de cette chose-là en particulier, mais j’espère que ça va aller pour lui. J’ai toujours trouvé Jensen Huang très honnête. Mais vous savez, on touche là à une question très complexe. »
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