Pourquoi Moody’s a maintenu la note française malgré le dérapage budgétaire ?

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Moody’s a maintenu la signature française à Aa3, avec une perspective négative.
Moody’s a maintenu la signature française à Aa3, avec une perspective négative. ANGELA WEISS / AFP

ENTRETIEN - Pour Raphaël Gallardo, chef économiste de la société de gestion d’actifs Carmignac, la non-dégradation de la note tricolore par Moody’s, vendredi soir, est difficile à comprendre. Elle ne devrait avoir que peu d’effet sur la situation inconfortable de la France sur les marchés.

À la surprise générale, Moody’s - l’une des trois plus grandes agences de notation mondiales avec S&P et Fitch - n’a pas dégradé la note souveraine de la France vendredi soir. La société américaine a maintenu la signature française à Aa3, avec une perspective négative, alors que la plupart des observateurs imaginaient la France perdre son double A. Une décision difficile à comprendre, confesse Raphaël Gallardo, chef économiste de la société de gestion d’actifs Carmignac, alors que les marchés font, eux, déjà payer à la France la dégradation de sa situation économique et politique.

LE FIGARO. - Le maintien de la note française par Moody’s est-il une surprise ? 

RAPHAËL GALLARDO. - Ce qui est surprenant, c’est que Moody’s maintienne notre double A alors même que la France était déjà sous perspective négative de la part de l’agence. Pour éviter qu’elle nous dégrade, Moody’s aurait dû mettre en avant des points positifs. Le seul qu’elle a cité est le fait qu’il allait y avoir un budget d’austérité, alors qu’on ne sait pas ce qui va se passer au Parlement. Sinon, l’agence pointe seulement des conjectures optimistes : un climat social qui va se calmer et un niveau des taux d’intérêt qui va baisser.

Pour moi, c’est du «wishful thinking», car on n’en sait rien sur ces trois dimensions-là. Je ne vois pas qui peut avoir aujourd’hui des certitudes sur l’amélioration de la situation de la France. Pire, qu’il s’agisse des négociations budgétaires, du climat social et du niveau des taux d’intérêt, tout cela s’est fortement dégradé ces dernières semaines, et ces mécanismes s’auto-entretiennent. Les partis politiques ont envie de faire le moins d’efforts budgétaires possible quand ils voient que leurs électeurs sont dans la rue. Et ce bouillonnement social fait monter les taux d’intérêt. Une fois la mécanique infernale des taux d’intérêt enclenchée, il est très difficile de la casser.

Comment comprendre alors cette non-dégradation de la France ?

Je n’ai pas de réponse à cette question. Moody’s était déjà conciliante avec la France avant la décision de vendredi soir. Elle est très en retard par rapport aux marchés, qui traitent déjà la France comme moins qu’un triple B. Notre taux d’emprunt est en effet aujourd’hui supérieur à celui de l’Italie ou de la Grèce. Il pourrait y avoir des raisons politiques derrière ce «cadeau», Moody’s ne voulant peut-être pas donner l’impression de tirer sur l’ambulance. Il faut se souvenir en effet que les agences de notation ont été très critiquées pendant la crise des dettes souveraines du début des années 2010 dans la zone euro.

Doit-on donc craindre une dégradation de la part de Moody’s avant la présidentielle 2027 ?

On peut imaginer une dégradation avant la présidentielle 2027, car la France reste en perspective négative, c’est-à-dire avec une probabilité élevée d’avoir une dégradation dans les 12 à 18 mois. À moins que la situation politique s’améliore grandement, avec un accord des partis politiques notamment sur un budget d’économies. Mais cela paraît très peu probable. Je ne vois donc pas comment Moody’s peut en rester là. Et cette dégradation pourrait intervenir hors calendrier, soit avant six mois. Car la réglementation des agences reste souple : en cas d’événement politique, social ou de marché inattendu, il est toléré qu’elles changent leur notation.

Si notre taux d’emprunt s’améliore, ce sera difficile de dire si c’est grâce à Moody’s ou si c’est lié à la gestion des mobilisations sociales du week-end

Raphaël Gallardo

Le maintien de la note tricolore par Moody’s pourrait-il avoir un effet bénéfique sur les marchés pour la France ?

Cette décision pourrait avoir un effet marginalement positif sur le «spread», soit l’écart entre les taux d’emprunt français et allemand. On verra lundi à l’ouverture des marchés. Mais si notre taux d’emprunt s’améliore, ce sera difficile de dire si c’est grâce à Moody’s ou si c’est lié à la gestion des mobilisations sociales du week-end. Toutefois, cette notation ne peut pas créer un effet d’entraînement, car Moody’s est déjà tellement loin du marché.

Comment la France s’est-elle retrouvée dans cette situation ?

La France est dans cette situation car elle a été protégée par la force de l’euro, et a bénéficié de la complaisance des marchés pendant très longtemps. Notre niveau de déficit montre que notre dette est insoutenable. C’est une faillite de la classe politique française, mais aussi une faillite de la Commission européenne, qui a refusé de nous sanctionner pendant toutes ces années. La France a bénéficié d’un aléa moral, car personne ne nous a obligés à faire des efforts. Les marchés commencent aujourd’hui à nous sanctionner. À quel moment va-t-il y avoir une réaction de la classe politique ? On entend désormais sur les marchés que la France est «too big to fail», donc que la Banque centrale européenne (BCE) viendra sauver la France. Donc pourquoi faire des efforts ? La décision de Moody’s participe à cette dynamique.

La décision de Moody’s «déjoue les pronostics déclinistes […] de ceux qui spéculent sur la dette française» , a estimé le premier ministre Sébastien Lecornu. De qui veut-il parler ?

Ceux qui aujourd’hui «spéculent» sur la dette française, ce sont les investisseurs qui nous ont fait confiance, qui nous ont permis de maintenir notre niveau de vie à crédit. Sébastien Lecornu est ici dans son rôle de politique : il cherche à projeter l’image d’un gouvernement en totale maîtrise de la situation. Le recours à l’épouvantail des «spéculateurs» est commode pour se dédouaner de toute responsabilité dans la crise de confiance que subit la signature de la France sur le marché du crédit. Il sait que, sur le marché du crédit, lorsque l’on se rapproche d’une certaine probabilité de défaut, on peut très facilement basculer du bon équilibre au mauvais équilibre, en fonction de l’opinion des créanciers. Si l’on bascule dans la vision selon laquelle notre trajectoire budgétaire n’est pas soutenable, alors les taux d’intérêt montent et notre dette devient insoutenable. C’est auto-réalisateur. Les dégradations du 17 octobre ont mis un coup de projecteur sur la France, et tous nos créanciers sont désormais obligés de se poser la question.

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