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Moins exposée mais plus lumineuse : l’autre facette de Marguerite Yourcenar révélée à travers trois nouveaux ouvrages

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L’écrivain Marguerite Yourcenar chez elle pour l’émission «Bibliothèque de poche».
L’écrivain Marguerite Yourcenar chez elle pour l’émission «Bibliothèque de poche». CLAUDE JAMES / Ina via AFP

RÉCIT - La publication d’une biographie illustrée, d’un récit de voyage inédit et la réédition de poèmes tardifs dévoilent un autre aspect de l’auteur des Mémoires d’Hadrien.

Loin de l’Italie, de la Grèce antique, de la Flandre embrumée, de la culture japonaise, découverte au soir de sa vie, et de son refuge bucolique dans l’État du Maine, il existe un sous-continent Yourcenar, bloc disparate d’un iceberg littéraire qu’il est salutaire de découvrir. Œuvre au blanc contre Œuvre au noir. Ainsi, Gallimard vient-il de publier un bref récit de voyage inédit en Europe de l’Est, alors que Fata Morgana réédite un recueil confidentiel, regroupant ses brefs poèmes écrits au bord du silence, à 80 ans passés.

Au printemps 1964, elle entame un long voyage qui la mènera, en compagnie de son amante et fidèle traductrice depuis 25 ans, Grace Frick, jusqu’à la Baltique polonaise puis la Mitteleuropa. Pour n’être pas encore un monstre sacré, faisant d’elle la première femme à entrer à l’Académie française, Yourcenar est déjà un écrivain reconnu, à la réputation sévère et classique, portée par les succès du Coup de grâce et surtout des Mémoires d’Hadrien (1951). En attendant la consécration que lui apportera L’Œuvre au noir, son opus nigrum, paru en mai 1968 et prix Femina à l’unanimité, où elle fait revivre Zénon Ligre, médecin et alchimiste de la Renaissance, qui mit fin à ses jours pour éviter le bûcher auquel l’avaient condamné les juges de l’Inquisition.

Les notes de ce voyage (enrichi d’illustrations) entrepris en bateau depuis les États-Unis, sont rapportées dans Traversée sur le Bathory, journal de bord vagabond pris sur le vif. Le séjour de trois semaines en Pologne occupe les meilleurs pages du livre. Après Copenhague, le couple passe par les stations balnéaires de Gdynia et de Sopot (« cette espèce d’Ostende socialiste ») et s’attarde dans les rues et les églises de Gdansk qui n’a pas achevé sa reconstruction. Voici ce qu’elle écrit à propos du berceau du physicien Gabriel Fahrenheit et de Günter Grass, avant de découvrir Malbork, célèbre pour sa forteresse teutonique, et Varsovie : « Longue rue entre les deux portes monumentales ; vieilles maisons toutes reconstruites, de type Renaissance allemande ou flamande, la gracieuse fontaine au Neptune ; l’église Sainte-Marie, le vieux moulin et la grue gigantesque tout cela reconstruit aussi, bien évidemment, au bord de la Motlawa. Mais ces reconstructions ne sont qu’un nostalgique décor de théâtre planté au milieu d’horribles ruines poussiéreuses. »

C’est un autre journal bien particulier qu’elle rédigera une vingtaine d’années plus tard : Les Trente-Trois Noms de Dieu, sous-titré « Essai d’un journal sans date et sans pronom personnel ». Un ensemble de poèmes très brefs composés au moment où elle révise et augmente un autre recueil, paru en 1956, Les Charités d’Alcippe. Quelques extraits de ce lyrisme délicat, proche du haïku : « Vent de mer / la nuit, / dans une île » ; « Mer au matin / Bruit de la / source dans / les rochers / sur les parois / de pierre » ; et : « L’éclair / silencieux / La foudre / bruyante ».

Quand ces poèmes paraissent dans la Nouvelle Revue française, en 1986, Yourcenar est comblée d’honneurs. Elle a été élue en 1980 à l’Académie grâce à Jean d’Ormesson qui dut faire face à une fronde d’un autre âge, elle est entrée dans la collection de « la Pléiade », a eu les honneurs de l’émission « Radioscopie » de Jacques Chancel (en cinq volets, s’il vous plaît), et Bernard Pivot lui a consacré un « Apostrophes », enregistré depuis sa résidence du Maine, à l’automne 1979. Ajoutons à cela les confidences faites à Matthieu Galey, l’éditeur et critique acerbe, qui dans Les Yeux ouverts, opère une véritable mise à nu de la romancière, dont on savait la froideur sévère, et le caractère vétilleux voire chicanier. Ces éditeurs ont pu en témoigner, comme en attestent les sept volumes de sa correspondance publiés à ce jour par Gallimard. Viendront ensuite les années de voyages au long cours dans une boulimie de découvertes : Caraïbes, Japon, Inde, Thaïlande, Maroc, Égypte, et le Kenya, où elle est victime d’un grave accident de la route.

Citoyenne américaine

Née à Bruxelles en 1903 dans une très bonne famille, exilée aux États-Unis depuis 1939, citoyenne américaine depuis 1947, Yourcenar a partagé sa vie avec Grace Frick, professeur de littérature anglaise, tout d’abord dans le Connecticut, puis à partir de 1950, dans le Maine, sur l’île des Monts Déserts, dans une maison de bois peint qu’elles baptisent « Petite Plaisance », située à quelques encablures de la côte atlantique. Cette autre Yourcenar (anagramme de son patronyme Crayencour), moins exposée, et sans doute aussi plus lumineuse, c’est également l’essayiste, qui s’est penchée certes sur Mishima, qu’elle avait cotraduit, mais également sur Jorge Luis Borges et sur un de ses admirateurs prestigieux, Thomas Mann, l’écrivain de l’« humanisme qui passe par l’abîme ».

Dans sa biographie richement illustrée et documentée, Christophe Bigot, auteur d’un ouvrage sur le dernier compagnon de route de Yourcenar après la disparition de Grace Frick, le jeune photographe Jerry Wilson, victime du sida en 1986, s’attarde sur ce havre bucolique au cœur de la Nouvelle-Angleterre. On y trouve également des choses inattendues, entre les reproductions attendues d’œuvres de Vinci, Van Eyck, Dürer, de son cher Piranèse ou des deux Brueghel ; entre l’île grecque d’Eubée, Florence, Goa, Tokyo, où elle est photographiée par Marc Riboud en 1982, séjour qui lui inspirera le posthume Tour de la prison. Parmi les découvertes de l’ouvrage, deux portraits de Grace et Marguerite peints avec tendresse par Marie Laurencin en 1951.

En poursuivant du côté des chemins de traverse, des bifurcations et des lignes de fuite, on relèvera ses nombreuses traductions. Si celles des Vagues de Virginia Woolf (en 1937), des Grecs antiques ou de Constantin Cavafy sont connues, et à juste titre, il faudrait ajouter celles de James Baldwin, d’une anthologie de negro spirituals en 1964 (Fleuve profond, sombre rivière), puis l’ouvrage commenté, et illustré par Jerry Wilson, Blues et gospels, vingt ans plus tard. Dans l’autre sens, rajoutons Julio Cortázar, qui avait magistralement traduit en espagnol Les Mémoires d’Hadrien, dont Yourcenar disait, après plus d’un quart de siècle de gestation et de composition : « La plus grande aventure de toute ma vie. »

Pourtant, nombre de passionnés de Yourcenar estiment que son œuvre majeure reste sans doute la moins connue, et pourtant la plus lyrique, à savoir Feux, paru en 1936, née d’un amour univoque et condamné voué à l’écrivain et éditeur homosexuel André Fraigneau. Un bijou noir composé de neuf textes d’une formidable puissance poétique, où elle avait convoqué Achille, Sappho, Phèdre et Marie-Madeleine, et où elle avait écrit la fameuse sentence : « On ne bâtit un bonheur que sur un fondement de désespoir. » Marguerite Yourcenar est morte à 84 ans, le 17 décembre 1987, jour de la fête de Lazare, frère de Marthe et Marie. Dans le cimetière de Somesville, non loin de Petite Plaisance, où elle repose, on découvre cette épitaphe gravée sur une petite plaque, et tirée de L’Œuvre au noir : « Plaise à Celui qui Est peut-être de dilater le cœur de l’homme à la mesure de toute la vie. »

Traversée sur le Bathory – 1964 de Marguerite Yourcenar, Gallimard, 70 p., 12 €. Gallimard
Marguerite Yourcenar, de Christophe Bigot, Gallimard, 240 p., 29,90 €. Gallimard
Les Trente-trois Noms de Dieu, de Marguerite Yourcenar, Fata Morgana, 46 p., 15 €. Editions Fata Morgana
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4 commentaires
  • CaptnKarpok

    C'est ton Yourcenar qui va tailler la haie ?

  • Anastasie, mon commentaire est OK?

    Très surfaite.

Comments

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