Intellectuel allemand le plus influent de sa génération, Jürgen Habermas, une foi en la raison

PORTRAIT - Le grand philosophe allemand, théoricien de la discussion, de la modernité et du « patriotisme constitutionnel », est mort en Bavière à l’âge de 96 ans.
Mondialement connu pour une œuvre aussi complexe qu’influente, qui concerne autant l’avenir de la démocratie que celui de l’Europe, le philosophe allemand Jürgen Habermas est mort à Starnberg, en Bavière, à l’âge de 96 ans. « Jürgen Habermas était presque devenu le philosophe d’État de l’Allemagne démocratique », déclarait, voici quelques années, le ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer. On ne pouvait mieux dire tant Habermas s’était identifié au projet européen d’une République fédérale allemande qui se voulait définitivement guérie de ses démons nationalistes.
Né en 1929 à Düsseldorf, le jeune Jürgen a 10 ans quand la Seconde Guerre mondiale éclate et sera embrigadé en 1944 dans les Jeunesses hitlériennes. Il est affecté d’un bec-de-lièvre et souffrira d’un sentiment d’exclusion qui déterminera sa réflexion sur la communication, qui se trouve au cœur de son œuvre philosophique. Jeune étudiant, il attire l’attention, en 1953, par un article paru dans le Journal universel de Francfort, où il attaque Martin Heidegger, à qui il reproche son incapacité à prendre ses distances avec son propre engagement nazi. Sa carrière de jeune philosophe volontiers polémiste est lancée. En 1955, il devient l’assistant de Theodor Adorno, le penseur phare d’une École de Francfort très en vogue à l’époque, qui développe une critique de la « rationalité instrumentale » de la modernité et prône une rupture radicale avec le capitalisme. Tout en restant influencé par le marxisme, Habermas prendra, peu à peu, ses distances avec cette sensibilité qu’il juge trop pessimiste sur l’avenir de l’Occident.
« Parler et agir »
À ses yeux, la modernité reste un concept valide, et il ne se reconnaîtra jamais dans la tendance déconstructionniste qui animera la « French Theory », notamment chez des penseurs comme Michel Foucault, avec qui il dialoguera d’ailleurs sur le tard. Plus réformiste que révolutionnaire et plus moderne que « postmoderne », Habermas, qui se veut fidèle à l’esprit des Lumières et à l’héritage de Kant, dénonce en 1967 le « fascisme rouge » de l’extrême gauche allemande, ce qui lui vaudra de violentes attaques.
Tout en étant profondément ancré à gauche, Habermas refusera toujours les attitudes dogmatiques et sectaires. Paru en 1962, son premier livre, L’Espace public, engage une réflexion sur la démocratie qui suppose la reconnaissance mutuelle de tous les participants au débat public. Mais c’est en 1981, avec Théorie de l’agir communicationnel, un essai de plusieurs milliers de pages particulièrement aride - d’aucuns diront indigeste - que Habermas développe le cœur de sa pensée. « Notre capacité de connaître ne peut plus être analysée indépendamment de notre capacité de parler et d’agir. » Pour Habermas, la vérité ne peut plus relever d’une autorité dogmatique mais doit pouvoir émerger du dialogue rationnel entre des citoyens capables d’argumenter dans une relation de reconnaissance mutuelle. « Au lieu d’imposer à tous les autres une maxime dont je veux qu’elle soit une loi universelle, je dois soumettre ma maxime à tous les autres afin d’examiner par la discussion sa prétention à l’universalité », écrit-il dans Morale et communication (1983, Flammarion).
La question de savoir s’il sera possible de domestiquer le bellicisme des grandes puissances demeure ouverte, (…) et il semble peu probable que l’Europe soit en mesure d’échapper au tourbillon de la puissance déclinante
Jürgen Habermas
Un propos qu’il étaye dans De l’éthique de la discussion en 1992. Influencé notamment par le philosophe pragmatiste américain John Dewey, Habermas conçoit l’espace public comme un lieu « faisant de la participation non plus une affirmation de l’individualité, mais une justification de l’individu compris dans un principe d’échanges permanents au sein d’une collectivité sans cesse en train de questionner l’ordre de ses raisons », déclare-t-il, en 2004, au Washington Post. Prônant le dépassement de l’État-nation, il en appelle à un « patriotisme constitutionnel » à l’échelle de l’Europe. « La formule magique, pour moi, ce n’était pas le libéralisme anglo-saxon : elle consistait dans le seul mot de démocratie », explique-t-il dans la revue Esprit en 2015 après avoir publié L’Avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ? (Gallimard), un essai où il interroge l’évolution des lois dans le domaine bioéthique.
Un « fanatique du consensus »
Critiqué par les conservateurs, aussi bien en Allemagne qu’en France, qui lui reprochent de minimiser l’importance des nations historiques et de prôner une citoyenneté cosmopolite qui occulte notamment la dynamique d’un islam dont la propension au dialogue n’est pas le fort, il est aussi raillé sur sa gauche par des philosophes comme Pierre Bourdieu, pour qui Habermas est un « fanatique du consensus ». S’il n’est peut-être pas un « fanatique du consensus », Habermas aura sûrement été un fanatique du dialogue, comme le montrera sa rencontre avec le cardinal Ratzinger, organisée, en janvier 2004, à l’Académie catholique de Bavière, où les deux intellectuels échangeront sur les fondements de la notion de bien et de vérité dans un monde occidental travaillé par le relativisme. Un débat de haute volée dont naîtra un livre, Raison et religion. La dialectique de la sécularisation (Éditions Salvator, 2010).
En 2017, l’auteur de La Constitution de l’Europe (Gallimard, 2012) salue la candidature d’Emmanuel Macron, en qui il voit une chance de relancer la dynamique franco-allemande. Lors d’une rencontre à Berlin, le 16 mars de cette année, le futur président n’hésitera pas, de son côté, à se réclamer de l’apport de Habermas en philosophie. Toujours très présent dans le débat public, celui-ci, tout en prônant la solidarité avec l’Ukraine, suggérera la possibilité de dialoguer avec la Russie. Dans un entretien paru en 2025 dans la revue Le Grand Continent, il se montrait toutefois plus pessimiste que de coutume. « La question de savoir s’il sera possible de domestiquer le bellicisme des grandes puissances demeure ouverte, (…) et il semble peu probable que l’Europe soit en mesure d’échapper au tourbillon de la puissance déclinante. » À l’opposé de tout fatalisme, il concluait néanmoins : « L’idée que l’histoire du monde serait un abattoir n’est pas un fait fondé dans la nature humaine. »
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