«Il mentait à propos de tout» : les secrets de la richesse de Jeffrey Epstein
GRAND RÉCIT - À l’origine simple professeur de mathématiques, il a gravi les échelons de Wall Street grâce à ses multiples relations avec l’élite.
Jamais certifié pour être conseiller financier professionnel, dépourvu de diplôme bien que généreux donateur à l’université de Harvard, manipulateur hors pair, séduisant noceur, proxénète et pédophile sans tabou, Jeffrey Epstein « rendait service » discrètement à ceux qui entraient dans son réseau. Et se faisait rémunérer tout aussi discrètement.
Pour autant, il n’est jamais devenu milliardaire. Peut-être parce qu’il menait grand train et dépensait l’argent plus vite qu’il ne le gagnait ? Son style de vie de multimilliardaire était en fait indispensable à l’entretien d’un incroyable réseau composé de membres à qui il distribuait des faveurs, des conseils, des tuyaux, tout en organisant des fêtes aussi mémorables que délicates à raconter.
Au pic de sa réussite, son patrimoine était proche de 600 millions de dollars. Une misère, comparé à celui de Leslie Wexner, fondateur de L Brands, Leon Black, pilier de Wall Street, ou Elizabeth Johnson, héritière de la fortune du groupe pharmaceutique Johnson & Johnson, auprès desquels il a joué les conseillers financiers.
Propriétaire d’un des plus grands hôtels particuliers de New York, d’une île privée dans les Caraïbes, d’un domaine à Palm Beach (Floride), d’un ranch au Nouveau-Mexique, d’un appartement à Paris, de plusieurs avions dont un Boeing 727 baptisé « Lolita Express », Jeffrey Epstein était tout le temps en mouvement.
De l’enseignement des maths à Wall Street
Issu d’un milieu modeste de Brooklyn, il fait son entrée dans le monde de l’argent sur un gros mensonge et un énorme coup de chance. En 1976, ce raté des études universitaires – mais excellent pianiste – avait décroché un emploi de professeur de mathématiques à la Dalton School, une école privée new-yorkaise pour enfants de bonne famille.
À l’invitation d’un parent d’élève, il se rend un soir dans une galerie d’art de Manhattan. C’est là que le jeune et bel homme chevelu rencontre un autre parent d’élève de Dalton, informé par sa progéniture de son don pour les maths.
L’homme lui demande s’il a songé à travailler pour une banque de Wall Street, car manifestement il gaspille ses talents à Dalton. C’est du reste l’avis de la direction de l’école qui s’apprête à le renvoyer… Quelle aubaine : le parent d’élève est un ami d’« Ace » Greenberg, figure légendaire de la banque d’investissement Bear Stearns.
Un entretien est rapidement arrangé avec ‹ Ace », banquier haut en couleur qui, à la différence de ses homologues de firmes plus prestigieuses, ne recrute guère les diplômés de Harvard, Yale et Princeton, mais plutôt les jeunes à la tête bien faite, débordant d’envie d’être riches, sans être trop exigeants concernant les méthodes pour y parvenir.
Greenberg et son bras droit, Michael Tennenbaum, sont impressionnés. Epstein, grâce à un bagou bien calibré, est embauché immédiatement. À Wall Street, on a toujours besoin d’un bon vendeur. Et Jeffrey Epstein savait déjà très bien se vendre. Le jeune dilettante, invité un soir chez les Greenberg, ose aborder la fille de son patron, Lynne (20 ans). Ils commencent à se fréquenter en ville. Le voici doublement « protégé ».
Quand le mensonge paye
Aussi, lorsque Tennenbaum, après vérification tardive du CV de la jeune recrue, découvre qu’il a menti et n’est pas doublement diplômé d’institutions californiennes, il est presque trop tard pour le renvoyer : Jeffrey Epstein est dans la place et a fait ses preuves.
« Pourquoi avez-vous menti ? » lui demande Tennenbaum. « Je savais que, sinon, personne ne me donnerait ma chance », lui répondit Epstein, avec une désinvolte assurance. Au lieu de l’évincer sur-le-champ, Bear Stearns lui donne une deuxième chance. Le play-boy comprend alors, à l’âge de 23 ans, que lorsqu’il est bien pratiqué, le mensonge paye.
En 1980, il est rattrapé par le contrôle de gestion de la banque pour avoir falsifié des notes de frais afin de faire payer par son employeur des robes et bijoux destinés à une de ses maîtressesLynne Greenberg, interrogée des années plus tard par le New York Times, déclara : « Il mentait à propos de tout ». Sa relation avec Epstein fut brève. En revanche, le jeune loup manipulateur perfectionna l’art de la séduction au sein de la banque pour faire avancer sa carrière. Même celles avec lesquelles il devait rompre rapidement lui gardaient suffisamment de respect pour aider à sa promotion.
Mais c’est avant tout grâce à son amitié avec Jimmy Cayne, futur patron de Bear Stearns, qu’Epstein commence à déjeuner plusieurs fois par semaine avec de riches dirigeants d’entreprise. Il se révèle expert en montages financiers pour minimiser l’imposition des bons clients. En 1980, il est rattrapé par le contrôle de gestion de la banque pour avoir falsifié des notes de frais afin de faire payer par son employeur des robes et bijoux destinés à l’une de ses maîtresses. Une fois de plus, on passe l’éponge. Le jeune banquier est devenu entre-temps le plus jeune associé de la firme.
Le nouveau monde des millionnaires britanniques
L’autorité réglementaire des marchés boursiers a bien failli ensuite l’épingler pour distribution d’informations confidentielles à ses amis et maîtresses. Faute de preuve, l’enquête est classée sans suite. Mais Bear Stearns, un an plus tard, le prend la main dans le sac à informer ses proches des dates de cotation en Bourse de nouvelles sociétés, ce qui à l’époque permettait de réaliser de rapides plus-values. Plutôt que d’être suspendu pendant deux mois et payer une amende de 2500 dollars, Epstein joue les offensés et donne sa démission. Libéré de la banque, il va continuer en solo de s’infiltrer dans les milieux les plus huppés, usant de son expérience, de son intuition sur la nature humaine et de son charme.
Cette vie suppose d’énormes moyens. Il faut s’habiller chic, voyager dans le luxe, inviter, paraître et tenir son rang. Grâce aux relations d’une de ses conquêtes chez Bear Stearns, une ancienne Miss Indianapolis, il découvre alors un monde nouveau, différent de celui des nouveaux millionnaires américains : celui du « Old Money » britannique.
Il en apprend les codes, les rites, en apprivoisant Douglas Leese, figure anglaise du monde de l’armement, très bien introduit dans les milieux politiques du Royaume-Uni. Il enseigne les maths au fils de son nouveau mentor. Ce dernier lui apprend la chasse et le tir. Leese l’embauche comme consultant. Par la suite, l’homme d’affaires se fâchera avec Epstein, découvrant qu’il abuse de ses notes de frais, multipliant les voyages en Concorde et les séjours dans les plus grands hôtels.
Des femmes attirées dans la gueule du loup
Ses anciennes relations nouées chez Bear Stearns lui donnent accès à des investisseurs enrichis par la création de leurs entreprises. Il accepte leur argent en échange de promesses de rendements mirifiques dans des spéculations sur le pétrole. Les sommes importantes disparaissent et ne produiront jamais de rendement. Poursuivi devant les tribunaux, il échappe à toute condamnation, en démontrant qu’il n’était pas personnellement responsable du capital investi. Il l’a pourtant dilapidé en hôtels, voyages, restaurants et autres extravagances nécessaires à l’entretien de riches relations intimes : en 1982, on le voyait ainsi, bien accompagné, rouler en Rolls dans les rues de Manhattan. Un jour, une mannequin blonde suédoise (« l’amour de sa vie »), un autre une riche actrice espagnole...
Une des occupations qu’il s’est inventées pour intriguer les riches : la traque d’actifs et d’argent dus à des héritiers, supposément cachés dans des paradis fiscaux exotiques. Le plus incroyable est que, parfois, il parvient à trouver des fonds dissimulés dans des comptes secrets, ce qui entretient sa réputation.
En faisant croire à de riches relations qui croyaient lui acheter des obligations, Epstein a monté des spéculations inimaginables aujourd’huiSes amis à Bear Stearns continuent de l’aider pendant des années : il est devenu leur client, passant par eux pour placer des ordres en Bourse. En retour, de jeunes femmes recrutées par la banque étaient souvent dépêchées dans son appartement de la Solow Tower, dans l’Upper East Side de Manhattan, pour lui livrer des documents. Une fois dans la gueule du loup, il fallait que ces jeunes femmes apprécient le sauna, la piscine de la luxueuse résidence, et qu’elles s’improvisent masseuses.
À la fin des années 80, Epstein s’est brièvement associé à Steven Hoffenberg, un spécialiste du recouvrement de créances, pour, ostensiblement, prendre le contrôle de sociétés en difficulté. Un de leurs objectifs supposés : la compagnie aérienne Pan Am. Hoffenberg était en fait un escroc qui montait une pyramide de Ponzi. Il fut condamné par la suite à 20 ans de prison. Bien que désigné comme complice, Epstein allait encore échapper à toute sanction.
En bernant de riches relations qui croyaient lui acheter des obligations, Epstein a monté des spéculations inimaginables aujourd’hui : il accumulait avec d’autres « investisseurs » des actions dans une société, faisant courir le bruit qu’ils lanceraient une OPA. Dès que l’action flambait, ils vendaient leurs parts avec une grosse plus-value.
Piocher dans la fortune du propriétaire de Victoria’s Secret
Le plus bel accélérateur de richesse et de prestige dans la carrière d’aigrefin de Jeffrey Epstein : sa rencontre dans un vol New York-Palm Beach avec Les Wexner, authentique milliardaire, fondateur et propriétaire des chaînes Victoria’s Secret et Limited. En un an, Epstein parvient à évincer le conseiller financier de longue date de Wexner, prend les rênes de sa fortune, au point d’obtenir une procuration lui permettant de signer toutes sortes de « deals » pour le compte de son employeur. L’entourage de Wexner, alarmé, embauche l’agence de détective Kroll, pour fouiller dans le passé chargé de l’escroc. Rien à faire : Wexner est sous le charme d’Epstein.
Sous prétexte de « mettre de l’ordre » dans ses comptes, Epstein a pioché dans la fortune du milliardaire : c’est à ce moment-là, par exemple, qu’il achète une grande propriété à Palm Beach proche de Mar-a-Lago où un certain Donald Trump mène grand train. Les deux hommes deviennent amis, pour un temps.
Première inculpation pour prostitution de mineures en 2007
Travaillant officiellement pour Wexler, depuis des hôtels particuliers ou des propriétés détenues par l’homme qui a réinventé la distribution de vêtements dans les centres commerciaux, Epstein profite de ce statut pour aller encore plus loin dans la constitution de son réseau de célébrités, d’artistes, de politiques, de princes, de riches patrons et de starlettes. Sa première inculpation pour sollicitation et prostitution de mineures, en 2007, précipita la rupture de sa relation avec Wexler. Il réussit par la suite à gérer la fortune d’un géant de Wall Street, Leon Black, à qui il avait été présenté un soir de gala où Epstein jouait les mécènes. En 2021, Black, fondateur du puissant fonds Apollo Global Management, fut écarté de sa firme en raison de son association devenue trop publique avec Epstein.
Le septuagénaire argue qu’il a versé des dizaines de millions de dollars au sulfureux financier uniquement en échange de ses conseils en matière fiscale, patrimoniale et en achat d’œuvres d’art. L’explication est peu plausible, au regard des immenses ressources dont Black disposait ailleurs de la part de cabinets bien mieux réputés. Des centaines de milliers de dollars ont été versés par Black, selon la presse américaine, à des femmes accusant Epstein d’agression sexuelle. Ce dernier fut également approché par des femmes accusant Black d’agression sexuelle. Les avocats du célèbre banquier maintiennent qu’Epstein n’a jamais été en position d’extorquer quoi que ce soit à son bienfaiteur.
Elizabeth Johnson, héritière de la fortune derrière le géant de la pharmacie, Johnson & Johnson, fait également partie des personnalités reconnues comme ayant fait appel aux conseils de Jeffrey Epstein. Ariane de Rothschild, banquière française, aussi. Elle a rémunéré Epstein pour ses services à hauteur d’au moins 15 millions de dollars, en 2015, selon le New York Times, c’est-à-dire après sa sortie de prison en Floride. Un autre moyen de s’enrichir, bien maîtrisé par Jeffrey Epstein : la localisation d’une partie de sa richesse aux îles Vierges, où la taxation et la coopération des autorités locales facilitent la perpétration de toutes sortes de trafics. En achetant Little Saint James, îlot de 0,3 km², en 1998, Epstein ne cherchait pas simplement le soleil et la plage. Il voulait aussi dissimuler ses multiples agissements criminels.
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